31 mai 2006

barbés

J’avais déjà l’habitude de ne rien lui dire et de ne rien écouter dans le métro. C’était toujours comme ça, ce mutisme social. Moi, je lis mes livres ; lui, il écoute mes chansons. Des fois, quand il n’y a plus de pile, il regarde les images de mes magazines. Il traite dédaigneusement ces trucs là : les mots. « Moi, je peux te raconter des histoires mieux que tes livres », il dit. « Oui, je sais », je pensais, sauf que toi et moi on a des histoires à vivre, pas à raconter. Cet homme sans mots, sans paroles, m’a montré l’importance, la validité, des choses non écrites. Des choses qu’on fait. Des choses trop réelles pour être pensées. Ou poétisées.

La vie, la vraie vie, on ne la poétise pas -- son existence, son corps, sa tenue semblait me dire. La vie, on la vit. Sans essayer de la maquiller, de l’imaginer comme si on n’était pas fait en chair.

Il descend du métro et je le suis. Il me demande si on va dire bonjour à Margot. Une copine Polonaise à lui. Si je dis non, il va me trouver une connasse, donc je dis oui, comme si je croyais à leur amitié. Comme si elle avait toutes ses dents. Comme si elle faisait d’autres choses que fumer et lui donner des bières gratuites. Comme si elle n’était pas venue des taudis de la Pologne. Comme si elle n’avait pas déjà été prostituée. Comme si elle avait déjà lu un livre. Comme si elle lui faisait du bien. Comme si moi, comme si je n’étais pas jaloux. De la gaieté qu’elle lui provoquait. De la manière dont elle vivait sa vie :  sans le fardeau d’essayer de la comprendre. De la changer. De l’améliorer.

On arrive et cette femme presque heureuse de 37 ans le reçoit avec toute son énergie d’être humain sans aspirations surhumaines. C’est pour ça que je la détesterais si elle était plus proche. C’est parce qu’elle est heureuse. Elle gagne son argent ; elle le dépense ; elle boit de l’alcool ; elle danse. Et elle est contente. D’être vivante. D’avoir un boulot. Un corps de femme. Une âme simple. Du fait que la Pologne fait partie de l’Union Européenne. Et qu’elle n’a pas d’enfants.

Elle m’offre une boisson sans me dire bonjour. Elle est toujours discrètement étonnée que je ne demande jamais d’alcool. « Un café s’il te plait. »

Et pendant que je décide si je mes un ou deux morceaux de sucre, il lui dit un truc en confidence. Et elle répond : « Pas avec lui », en se moquant de ma queerness sans s’en rendre comte. Je suis sûr qu’il lui a dit : « Je sors avec quelqu’un ». Et qu’il était fier de dire ça. Du fait qu’il y avait quelqu’un sur Paris qui voulait sortir avec lui. Peut-être même l’aimer, lui donner des enfants. Et qu’il s’agissait d’une vraie femme. Un être qu’il avait le droit de montrer aux autres. Sans se sentir particulièrement brave, subversif ou criminel.
« Je sors avec quelqu’un », il lui a dit. « Pas avec lui » elle a répondu. La pute.

Et je me laisse souffrir là, comme si je ne peux rien entendre. Comme si je n’aurais même pas le droit de souffrir. Comme s’il faudrait que je me sente déjà assez content d’avoir reçu son regard pour quelque temps. Comme si c’était excessif de ma part d’espérer encore plus, toujours plus. Comme si mon état d’étranger sexuel me castrait le droit de me fâcher quand quelqu’un me fait du mal. Parce qu’il faut que les pédés se sentent déjà satisfaits qu’on nous laisse vivre. Par le fait qu’on nous laisse errer;  qu’on nous laisse parcourir les rues du monde librement. Et qu’ils nous baisent de temps en temps.

Posté par DiegoCosta à 03:34 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur barbés

    Touchant.
    Et je me retiens pour ne pas dire des salopries sur la dame, celle qui a presque 37 ans, celle qui lui offre de l'alcool, Margot.

    Personne n'a le droit cependant de ne faire sentir les lépreux du temps moderne.

    Mes amitiés et courage.

    Posté par Chiron, 02 juin 2006 à 04:49 | | Répondre
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